—Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte! Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur, n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi, la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère, confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.

Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point convaincue.

—Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse dont le monde a tant parlé.

—Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses: J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors, et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde; plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais, tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme; j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.

À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte; elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli; leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.

C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie? On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!

J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à leurs systèmes.

Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu leurs caresses.

Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs, que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.

Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses. Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi, ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.