Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un, assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre qu'elle menait.

En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours, nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire, une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent! Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons qu'il contient tout ce qui fut notre vie.

Il continua:

—En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des femmes intelligentes. Byron a appelé bas-bleus quelques Anglaises pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel, c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.

C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur s'y consume, mais le génie en jaillit.

Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait adorée.»

Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence. Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous contredire et avec une passivité d'esclave.

Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte: j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels; je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous transformer lentement par la réflexion et par la douleur.

Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi. Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis, écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant: «Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits originaux.»

Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret, et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit, que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures: il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse.