Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle.
Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire:
—On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre.
Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de solitude.
Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait la fièvre de mon amour; je lui dû un jour:
—Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis toi-même la solitude où nous irons nous cacher.
Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique des le lendemain.
Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure.
Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux écoliers.
Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt; nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil. Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras.