Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée!

Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple, bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher. Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin; je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer, je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées, le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:

—C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.

Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent la lassitude quand on aime!»

Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.

—Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges, paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale, espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse noire.—J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi, je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois, elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas, puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:

—Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!

Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser. La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était très-pâle et frissonnait dans mes bras.

—Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.

—Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et de la forêt.