—Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.
—Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai dit.
—Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine! Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons; nos œuvres un jour en seront plus belles.
Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en avant.
Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.
—Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle avancée qui donne un mot d'ordre.
—Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et triompher!
On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit au lit et s'endormit d'un long somme.
Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait pu être si belle et si douce pourtant!»
Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?