—J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient et le monde qui nous espionne.
—Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie, nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison cellulaire dans une forêt.
Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des poëtes!
[XII]
Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole par leur indifférence même.
J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour l'Italie, il se récria comme les autres.
—Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments, les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une grande passion pour elle.
—Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante pas?
—Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse point.
—Et moi? repartis-je...