—À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.
Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.
Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit, je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent l'éloge de la bonne mine des giovani sposi francesi.
Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'Aquazola. C'était à la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées d'août de Paris.
L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques. C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par le pezzotto. Le pezzotto est une longue écharpe de mousseline blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise, naturellement belle, paraît plus belle encore. Le pezzotto permet aux coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables: ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où s'échappe le pezzotto; il descend et se déploie sur les épaules, ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les paysannes, se montrent également sous le pezzotto, la taille dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la promenade.
Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres. Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne pouvez-vous revenir?
Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux. Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre, contemplant avec ravissement les peintures et les statues des vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces décorations! Je disais à Antonia:
—Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de l'Orient moins éclatant que tes yeux.
Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait avec une simplicité tendre:
—Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.