Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire. Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens individuel et passionné échappe.
C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne; ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au mien.»
C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la personnalité d'un dieu distinct.
Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais: «Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles, et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne, attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement bienfaisant.»
Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée qui aurait dû être identique.
J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.
Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône; parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la rencontre de ce pauvre.
Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la liberté de penser à ma guise.
[XIII]
Un peu las de Gênes, nous en partîmes au commencement d'octobre; nous nous arrêtâmes à Livourne, et nous fîmes un détour pour visiter Pise; Pise avec sa tour penchée et son dôme qui rappelle Sainte-Sophie, donne l'idée d'une ville orientale, a dit Byron. Nous passâmes huit jours à Florence, puis nous traversâmes les Apennins pour nous rendre à Ferrare. Je ne vous ferai point la description de toutes ces villes: nous y vécûmes comme à Gênes, tantôt ravis, tantôt étonnés l'un de l'autre, mais heureux pourtant. J'aimais sa douce et sérieuse compagnie, et je sentais qu'elle m'était désormais indispensable. Nos bourses mises en commun se vidèrent promptement à travers ces attrayantes pérégrinations. Antonia, à qui j'avais donné la direction absolue de nos dépenses, m'avertit qu'il était temps de songer à planter notre tente et à nous mettre au travail. J'avais recueilli à Gênes, à Florence et à Pise, des souvenirs et des notes dont il me tardait de me servir. Tout en voyageant, j'avais ébauché le plan de plusieurs ouvrages; je me croyais disposé à les écrire. La conception rapide d'un sujet nous fait illusion sur l'inspiration soutenue nécessaire pour le mettre à jour. Quel abîme pourtant entre la première pensée d'un livre et son éclosion!