Je répondis à Antonia que je brûlais comme elle du désir de travailler, et qu'il ne nous restait plus qu'à choisir le lieu où nous irions nous établir.
Venise nous parut une ville de recueillement et de silence faite exprès pour l'écrivain et le poëte, leur offrant l'inspiration des grands souvenirs et le délassement vivifiant des promenades sur mer. Byron y avait écrit ses plus beaux poëmes; il me semblait qu'au bord des lagunes le souffle de l'immortel poëte passerait en moi.
Nous louâmes, dans un vieux palais près du Grand Canal, trois chambres dont la plus grande, qui nous servait de salon et de cabinet de travail, donnait sur les lagunes, tandis que les autres où nous couchions et qui communiquaient ensemble, avaient jour sur un de ces étroits impasses assez malpropres si communs à Venise. Antonia, qui savait être à volonté une excellente ménagère, fit disposer confortablement notre logis un peu délabré; on posa des tapis, on mit aux portes et aux fenêtres d'épais rideaux, et on parvint à empêcher les larges cheminées de fumer. Tandis qu'on préparait notre nid où nous avions projeté de passer l'hiver nous parcourions Venise: le quai des Esclavons, la Piazzetta, Saint-Marc, le palais ducal, la prison des Plombs, tous les monuments mille fois décrits; nous faisions chaque matin, des excursions sur mer; un jour, nous allâmes à l'île des Arméniens; nous visitâmes le couvent et sa célèbre bibliothèque. Je fus frappé de l'aisance avec laquelle un jeune religieux, à peu près de ma taille, portait sa robe de bure à larges plis, nouée à la ceinture par une corde. Je le priai de m'en faire une semblable, et aussitôt qu'on me l'apporta, elle me servit de robe de chambre. Antonia prétendit que j'étais charmant dans ce costume de moine, et moi, à mon tour, je la trouvai bien plus belle, depuis qu'elle revêtait chaque matin une robe de velours noir à la dogaressa que j'avais fait copier pour elle d'après le portrait d'une illustre Vénitienne. Quand nous sortions en ville, nous reprenions nos simples habits à la française, afin que rien d'étrange n'attirât sur nous l'attention. Seulement, chaque fois que je la conduisais à l'Opéra, j'exigeais qu'Antonia mît des fleurs ou des bijoux dans ses magnifiques cheveux. Sa beauté fut remarquée; on sut qui nous étions, et le consul français, pour qui j'avais des lettres et dont le père avait connu le mien, vint un jour nous faire visite et nous proposa ses services pour tout le temps que nous resterions à Venise.
Antonia déclina noblement et poliment ses offres aimables. Nous avions à travailler, lui dit-elle. Nos premiers jours d'installation avaient pu être donnés aux plaisirs et à la visite des monuments, mais, désormais, notre curiosité étant satisfaite, nous ne sortirions plus que bien rarement.
—Vous avez tort de fuir le monde qui vous recherche, répliqua le consul; vous auriez trouvé dans la société vénitienne des distractions attrayantes et des études curieuses à faire.
Antonia ne répondit rien, et se renferma aussitôt dans une froideur presque désobligeante qui me força à redoubler d'amabilité auprès de notre visiteur. Quand il sortit, je le remerciai de sa cordialité; j'ajoutai que j'irais bientôt le voir, et que je serais heureux de me trouver dans sa compagnie et dans celle de quelques nobles Vénitiens dont il venait de me parler.
Sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, Antonia éclata en reproches, m'accusant de légèreté et de projets de dissipations. À présent que notre logement était arrangé, l'heure était venue, me dit-elle, de nous mettre en retraite et de travailler. L'argent allait nous manquer, et nous devions nous faire un point d'honneur de ne jamais avoir recours à la bourse d'un ami.
Tout ce qu'elle me disait était parfaitement raisonnable, mais je trouvais la forme de son langage un peu didactique. Comme je l'en plaisantais, elle me quitta avec humeur, alla s'enfermer dans sa chambre, et ne reparut plus qu'à l'heure du souper.
Je l'appelai en vain plusieurs fois, la priant de revenir près de moi; elle me répondit qu'elle travaillait et me pria de la laisser en paix.
J'essayai vainement de faire comme elle et d'écrire quelques pages d'un de ces livres flottant en germe dans ma pensée. Je n'ai jamais pu travailler qu'à mes heures et non par commandement et d'après une règle prescrite par moi-même ou par autrui. Je ne trouvai pas une seule phrase, et, irrité de mon impuissance, du parti pris d'Antonia, je sortis pour aller flâner sur la place Saint-Marc. Je m'assis devant un café, fumant, prenant des sorbets et buvant du curaçao. Je goûtai là deux heures délectables à regarder les mouvants tableaux des passants et des groupes. C'était un spectacle nouveau et varié qui réjouissait mes yeux accoutumés à l'uniformité et à la monotonie de la population parisienne, dont le costume n'a rien de pittoresque et dont le type est dépourvu, avouons-le, de cette beauté et de cette force des races du Midi; sur la place Saint-Marc, toutes ces races privilégiées du soleil semblaient avoir leurs représentants. À côté des beaux Italiens indigènes, c'étaient des Levantins aux longs yeux veloutés et aux pantalons larges; puis des Illyriens à l'allure barbare et libre; des Maltais à l'air narquois; des Portugais présomptueux, et se drapant dans leur dénoûement comme au temps où ils possédaient un monde; des Espagnols mélancoliques, mais dont les yeux pénétrants et fiers projetaient la vie sur leur morne visage. Tous ces hommes passaient et repassaient, les uns vêtus avec luxe, fumant des pipes à tuyaux d'ambre et se promenant sans rien faire, d'autres habillés d'oripeaux; des Turcs et des Arabes, étalaient en plein vent de petites boutiques où scintillaient des verroteries, où brûlaient des pastilles du sérail et où se groupaient des pyramides de dattes et de pistaches. Le plus grand nombre était des hommes du peuple en guenille, transportant des marchandises, faisant des commissions, ou se couchant au soleil. Parmi ces derniers circulaient quelques nègres courbés sous leurs lourds fardeaux. Les femmes qui traversaient la place offraient la même diversité de types et de costumes: ici, une noble Vénitienne en toilette française glissait sous les galeries escortée d'un laquais; de belles Grecques enveloppées d'un voile entraient dans un magasin de riches tissus. Quelques paysannes du Tyrol, dans leur costume pittoresque, regardaient ébahies la façade de Saint-Marc. Une baladine aux traits flétris, fière de son sarrau pailleté, étendait à terre un tapis troué et commençait en jouant des castagnettes une danse rapide; une autre pauvre fille, en robe couleur safran, coiffée d'une espèce de turban vert, l'accompagnait du tambour; celle-ci était jaune comme une orange et nous sollicitait de ses grands yeux veloutés aux longs cils noirs. C'était à coup sûr une épave jetée à Venise par quelque vaisseau marocain; elle stimulait du geste et de la voix un tout petit Africain à la mine de vaurien qui tendait son fez crasseux aux oisifs des cafés. Tout près une pauvre enfant, à peine nubile, faisait danser des singes; une autre, souriante comme un chérubin, chantait une barcarolle en s'accompagnant avec grâce sur la viole d'amour.