Ceci dit, ses grands yeux, se perdirent dans l'espace et elle parut oublier que j'étais là.

N'en pouvant tirer ni une parole ni un regard, je pris mon chapeau et je sortis. Je me dirigeai machinalement au théâtre de la Fénice, j'entrai et me tins debout près d'une colonne; le consul qui nous avait fait visite le matin, m'ayant aperçu, vint me chercher et m'emmena dans sa loge; j'y trouvai deux jeunes Vénitiens, l'un fort riche, l'autre très-beau, qui avaient pour maîtresses, le premier la danseuse en vogue, le second la prima donna applaudie. Ils me proposèrent de m'introduire dans les coulisses, et de faire visite à ces dames; je les suivis, le consul nous accompagna, disant qu'il veillerait sur moi, dont il répondait auprès d'Antonia.

Je le priai tout bas de se taire et de ne pas jeter ainsi le nom de celle que j'aimais: rien qu'en l'entendant, ce nom si cher, j'avais senti comme un remords et je fus prêt à quitter ces messieurs. Une fausse honte m'en empêcha, puis un peu de curiosité m'attirait. Nous trouvâmes le premier sujet du ballet et le premier sujet du chant, dans un élégant petit salon, qui servait de loge à la danseuse. Celle-ci se tenait ployée sur un divan de velours noir, dans une pose coquette et câline qu'elle avait dû étudier longtemps devant son miroir. Elle avait la jambe droite levée jusqu'à la hauteur de sa hanche gauche, sur laquelle son pied mignon reposait; elle était à peine voilée d'une tunique en gaze rose parsemée d'étoiles d'argent, et qui laissait à découvert ses bras, ses épaules et son sein un peu maigre; le cou me parut d'un modelé parfait, et la tête, très-petite, était jolie et provoquante. Elle portait au milieu du front un croissant formé par d'énormes diamants qui projetait une irradiation sur ses noirs cheveux; elle tendit la main au riche Vénitien, qui me présenta à elle, et je devins aussitôt l'objet de toutes ses agaceries. La prima donna était plus grave: elle était vêtue d'une sorte de péplum blanc bordé de pourpre et fixé à ses épaules larges et puissantes par des agrafes de rubis. Sous ces plis de draperie grecque se dessinait la poitrine bombée dont on devinait la beauté. Le cou superbe montait droit comme un fût de colonne; le visage avait la régularité et l'expression pensive de celui de la Polymnie. Elle me tendit cordialement la main et me dit qu'elle aimait les poëtes. La danseuse, voulant renchérir sur son amabilité, m'engagea aussitôt à souper chez son amant à l'issue du spectacle. Elle m'appela caro amico, et s'écria en riant qu'un refus équivaudrait pour elle à un affront.

Je résistai sous prétexte d'une migraine et je quittai en peu brusquement cette attrayante compagnie. La danseuse me cria: A revederla. Le consul me fit promettre de l'accompagner bientôt chez la cantatrice, qui voulait mettre en musique une de mes chansons.

Je sortis du théâtre tout ahuri et me demandant pourquoi j'étais seul, pourquoi Antonia n'était pas là à me sourire, à m'aimer et à m'ôter toute envie et toute possibilité même de regarder une autre femme? car où elle était je ne voyais qu'elle. Je me jetai triste dans une gondole et me fis conduire au large pendant deux heures. Quand je rentrai il était plus de minuit, Antonia veillait encore, le rayon de sa lampe passait à travers la fente de la porte qui séparait sa chambre de la mienne, et qu'elle avait fermée à clef. Je fis du bruit en heurtant plusieurs meubles, pensant qu'elle me parlerait. Elle ne dit mot. Exaspéré, je me décidai à l'appeler.

—Que me veux-tu? répondit-elle d'une voix douce.

—Pourquoi cette porte fermée? ouvre-moi!

—Non, non, fit-elle en riant, tu me dérangerais et je veux travailler encore trois heures.

Voyant l'inutilité de ma prière, je me mis au lit espérant dormir, mais je fus pris d'une agitation fébrile qui chassait le sommeil et ne me laissait que des rêves. Le petit filet de lumière qui perçait à travers la porte venait vers moi direct et aigu; tantôt il me semblait que c'était un sourire ironique qui me narguait, et tantôt une lame fine qui tailladait çà et là ma chair. Ce rayon malfaisant piquait mes yeux qu'il empêchait de se fermer et brûlait mon front comme un bandeau de feu.

Enfin, vers trois heures, la lampe d'Antonia s'éteignit et le rayon fascinateur disparut.