Il me demanda si je voulais monter dans sa gondole et le suivre chez sa maîtresse? Je lui répondis que mon dessein était justement d'y aller, mais qu'avant je comptais faire visite au consul français.
—Eh bien, répliqua-t-il, passons ensemble chez Sa Seigneurie, puis nous nous rendrons chez la diva.
Je le suivis, et quand nous fûmes à demi-couchés sur les coussins de la gondole, je le complimentai sur la beauté de sa maîtresse.
—Stella est aussi bonne que belle, me répondit-il simplement, je l'ai aimée en l'entendant chanter et elle en me regardant. Elle m'a dit plus tard, dans son langage imagé, que cela devait être, puisque nous portions notre âme sur notre visage. Elle m'a préféré, quoique je sois presque sans fortune, à des princes qui lui offraient des millions. «Tout ce qui est enviable ne s'achète pas, me dit-elle souvent; l'amour, le génie, la beauté sont des dons divins que les plus riches ne peuvent acquérir.»
—On lit ces fières pensées sur le fier visage de Stella, répondis-je au Vénitien.
—Rien de ce qui tient à l'art ne lui est étranger, reprit-il, elle compose de la musique, fait des vers italiens et dessine de mémoire les lieux et les êtres qui l'ont frappée.
—Vous l'aimez bien?
—Si entièrement que je l'épouserai le jour où un vieil oncle me fera son héritier; en attendant je suis forcé de la laisser au théâtre.
—Il me semble, repris-je, que la première danseuse diffère complètement de votre belle amie?
—La danseuse Zéphira, répliqua-t-il, n'a ni cervelle ni cœur; mais elle est fort méchante et gouverne l'impresario, tout en menant par le bout du nez ce pauvre comte Luigi. Ma chère Stella la ménage pour s'éviter des tracasseries au théâtre.