Nos bravos et nos battements de mains, à chaque couplet de la prima donna, ne troublèrent pas son lourd sommeil; si bien que je pus m'esquiver seul, malgré le serment qu'elle m'avait arraché, en choquant nos verres, de la reconduire chez elle à minuit.

[XIV]

L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette grande ville étrangère.

À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil avant-coureur? pourquoi ce présage?

J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec passion dans ses bras.

—Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter! m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que celle du génie.

Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.

—Madame est-elle malade? lui demandai-je.

—Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait charitable à monsieur de la laisser dormir.

Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé. Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à jamais.