—Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin; nous irons à Saint-Nicolas du Lido.
—Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas attendre que je sois délivrée du poids de mon cerveau.
—J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et réveiller son amour.
Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec tranquillité.
Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que devient l'amour?
Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de gros œillets rouges parfumés.
—Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice; d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade.
—Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me regardant étrangement.
—Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser de ces deux obsédantes figures de femmes.
—S'il en est ainsi, caro signor, laissez-moi vous accompagner un peu dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire.