—Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui pleurait.

Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque, harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois. Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers le bord opposé.

Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste de Thorwaldsen[3], semblait me suivre du regard durant ma promenade solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea; il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors de moi, de quoi apaiser mon âme!—Antonia m'aimerait-elle au gré de mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe, l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable; regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations. Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer, toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs, répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre; souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir.

La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle ne m'eût pas réellement parlé.

J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort, cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations; aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie, cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples. Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus, et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.

Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie. J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par l'espace, montait en intonations superbes.

Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis à la table où je me plaçai sous une tonnelle:

—J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, signor Francese, en faire autant?

Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on venait de pêcher, une polenta et du fameux vin de Samos. Je ne suis pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.

Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la première strophe du quatrième chant de Childe Harold.