—Près de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son père.
—Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle à peine.
Alors, il enlève le bébé dans ses bras, et le passe en riant à travers la fenêtre de l'omnibus. Oh! désespoir concentré de la pauvrette, qui retient ses larmes pour ne pas faire voir à son père qu'il lui a gâté son plaisir; entrer par la fenêtre, quelle honte! entrer comme une poupée, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplacé l'omnibus et la calèche par une corbeille, où l'on assied en rond les voyageurs; cette corbeille est ornée de fleurs, et l'aspect des bébés dans une corbeille de fleurs est ravissant de poésie, mais je doute fort que les bébés y trouvent autant de plaisir!
Les parents commencent par se satisfaire à eux-mêmes. Ils emmèneront leurs enfants au théâtre avec eux, mais ne les accompagneront pas à Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas à s'occuper d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur donneront de la science et non du cœur; puis ils se plaindront, quand ils seront vieux, de les trouver, égoïstes, durs ingrats.
La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargés de la première éducation; quel triste exemple dans ces affaires jugées par les tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa maîtresse lui laissait du matin au soir, pendant qu'elle-même allait à son travail! Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle préférait ses travaux qui lui apportaient de la distraction à s'occuper de sa maison et de ses enfants; ce qui eût été plus triste, plus terre à terre.
Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit obligée d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un travail à faire chez elle. Mais on n'aime pas à se gêner, même pour ses enfants.
Telle autre mère dont la lamentable histoire s'est déroulée aussi devant les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait élever sa fille loin d'elle, pour qu'elle n'eût pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se rangeait-elle plutôt?
Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernièrement je fus témoin de la scène suivante:
C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court, on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui, parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants. La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si, pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah! certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement, elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé.
Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes, les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la raison.