Enfin la déclaration de mon mariage vint mettre un terme à ces tristes avertissemens, qui grâce à ma chère peinture, avaient peu altéré ma gaieté habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'étaient demandés de toutes parts, et quoique M. Lebrun prît dès lors l'habitude de s'emparer des paiemens, il n'en imagina pas moins, pour augmenter notre revenu, de me faire avoir des élèves. Je consentis à ce qu'il désirait, sans prendre le temps d'y réfléchir, et bientôt il me vint plusieurs demoiselles auxquelles je montrais à faire des yeux, des nez, des ovales, qu'il fallait retoucher sans cesse, ce qui me détournait de mon travail et m'ennuyait fortement.
Parmi mes élèves se trouvait mademoiselle Emilie Roux de La Ville, qui depuis a épousé M. Benoist, directeur des droits réunis, et pour laquelle Demoustiers a écrit les Lettres sur la Mythologie. Elle peignait au pastel des têtes où s'annonçait déjà le talent qui lui a donné une juste célébrité. Mademoiselle Emilie était la plus jeune de mes élèves, pour la plupart plus âgées que moi, ce qui nuisait prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'école. J'avais établi l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier à fourrage, dont le plafond laissait à découvert de fort grosses poutres. Un matin, je monte et je trouve mes élèves, qui venaient d'attacher une corde à l'une de ces poutres, et qui se balançaient à qui mieux mieux. Je prends mon air sérieux, je gronde, je fais un discours superbe sur la perte du temps; puis voilà que je veux essayer la balançoire, et que je m'en amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles manières il m'était difficile de leur imposer beaucoup, et cet inconvénient, joint à l'ennui de revenir à l'a b c de mon art en corrigeant des études, me fit renoncer bien vite à tenir cette école.
L'obligation de laisser mon cher atelier pendant quelques heures avait encore ajouté, je crois, à mon amour pour le travail; je ne quittais plus mes pinceaux qu'à la nuit tout-à-fait close, et le nombre de portraits que j'ai faits à cette époque est vraiment prodigieux. Comme j'avais horreur du costume que les femmes portaient alors, je faisais tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'étais ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir draper à ma fantaisie. On ne portait point encore de schals; mais je disposais de larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras, avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de Raphaël et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans plusieurs de mes portraits, notamment dans celui de ma fille jouant de la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la belle duchesse de Grammont-Cadrousse qu'elle n'en mettrait pas pour se faire peindre; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène; je les séparai sur le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne dérangeait rien à sa coiffure et allait ainsi au spectacle; une aussi jolie femme devait donner le ton: cette mode prit doucement, puis devint enfin générale. Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la reine, je la suppliai de ne point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front.--Je serai la dernière à suivre cette mode, dit la reine en riant, je ne veux pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front.
Je tâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui n'avaient pas de physionomie (on en voit), je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient contentes; car je ne pouvais suffire aux demandes; on avait de la peine à se faire placer sur ma liste; en un mot j'étais à la mode; il semblait que tout se réunît pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur: Quelque temps après mon mariage, j'assistais à une séance de l'Académie française; La Harpe y lut son discours sur les talens des femmes. Quand il en vint à ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la première fois:
Lebrun, de la beauté le peintre et le modèle,
Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle,
Joint la voix de Favart au souris de Vénus, etc.
l'auteur de Warwick me regarda: aussitôt tout le public (sans en excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la séance) se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.
Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque au bout de deux années de mariage je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet extrême amour de mon art me rendait imprévoyante sur les petits détails de la vie; car toute heureuse que je me sentais, à l'idée de devenir mère, les neuf mois de ma grossesse s'étaient passés sans que j'eusse songé le moins du monde à préparer rien de ce qu'il faut pour une accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon atelier, et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l'Amour, dans les intervalles que me laissaient les douleurs.
Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle pressentit que j'accoucherais dans la journée, et comme elle me connaissait, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait nécessaire; à quoi je répondis d'un air étonné que je ne savais pas ce qui m'était nécessaire.--Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai garçon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir.--Non! non! dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans me répondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher l'accoucheur, qui arriva presque aussitôt. Je le renvoyai, mais il resta caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures ma fille vint au monde. Je n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent; elle est d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs atroces, et selon moi, M. Dubuc l'exprimait, parfaitement en disant: Le bonheur c'est l'intérêt dans le calme.