Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin, qui n'était plus jeune, mais qui était encore belle; ma fille avait ses yeux et lui ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on disait avoir été douée à sa naissance par trois fées: la fée Richesse, la fée Beauté, et la fée Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne pouvait rien entreprendre, pas même de donner une fête, sans qu'un accident quelconque ne vînt se jeter à la traverse. On a souvent conté plusieurs accidens de sa vie dans ce genre; en voici un moins connu: Un soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de faire placer au milieu de la table un énorme pâté, dans lequel se trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivans. Sur un signe de la duchesse, on ouvre le pâté, et voilà cette volatile effarouchée qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes, toutes très parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les cris? On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on fut obligé de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.
La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse; on mettait un temps infini à la corser. Une visité lui vint un jour tandis qu'on la laçait, et une de ses femmes courut à la porte, en disant: «n'entrez pas avant que nous ayons arrangé les chairs.» Je me rappelle que cet excès d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de toutes celles qui remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus grosse.
Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui pour être cuivrés, n'en avaient pas moins des têtes superbes. En 1788, des ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tipoo-Saïb. Je vis ces Indiens à l'Opéra, et ils me parurent si extraordinairement pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient (car ils voulaient être peints chez eux), avec de grandes toiles et des couleurs. Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan, me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies, les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec complaisance. Je laissais sécher le tableau dans un autre salon.
Je commençai ensuite le portrait du vieux ambassadeur, que je représentai assis avec son fils près de lui. Le père surtout avait une tête superbe. Tous deux étaient vêtus de robes de mousseline blanche, parsemée de fleurs d'or; et ces robes, espèces de tuniques avec de larges manches plissées en travers, étaient retenues par de riches ceintures. Je finis alors entièrement le tableau, à l'exception du fond et du bas des robes.
Madame de Bonneuil à qui j'avais parlé de mes séances désirait beaucoup voir ces ambassadeurs. Ils nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous acceptâmes par pure curiosité. En entrant dans la salle à manger nous fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi par terre, ce qui nous obligea à nous tenir comme eux presque couchées autour de la table. Ils nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous fîmes un triste repas: il nous répugnait trop de les voir employer leurs mains bronzées en guise de cuillères.
Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme, qui parlait un peu le français. Madame de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait à chanter Annette à l'âge de quinze ans. Lorsque nous allâmes faire nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le regret de nous quitter en disant: «Ah! comme mon coeur pleure!» Ce que je trouvai fort oriental et fort bien dit.
Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais il l'avait caché derrière son lit et ne voulait point le rendre, prétendant qu'il fallait une ame à ce portrait. Ce refus donna lieu à de fort jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici.
À MADAME LEBRUN,
Au sujet du portrait de Davich Khan, et du préjugé des Orientaux contre la peinture.
Ce n'est point aux climats où règnent les sultans