De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de se décider à prendre les places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà parlé, nous avions pour souper un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de légumes. À la vérité, nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin de Chypre dont on m'avait fait présent; voilà tout l'excès. Nous n'en restâmes pas moins très long-temps à table, où Lebrun nous récita plusieurs odes d'Anacréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes de la cour me demandaient une seconde représentation de cette plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieurs d'entre elles furent blessées de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le monde que ce souper m'avait coûté vingt mille francs. Le roi en parla avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modeste de vingt mille francs, fut porté à Rome à quarante mille, à Vienne, la baronne de Strogonoff m'apprit que j'avais dépensé soixante mille francs pour mon souper grec. Vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée à quatre-vingt mille, et la vérité est que ce souper m'a coûté quinze francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes, et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on ait cherché à tourmenter ma vie; témoin ces vers que Lebrun-Pindare m'adressa en 1789, et que peut-être vous ne connaissez pas.

À MADAME LEBRUN.

Chère Lebrun, la gloire a ses orages;

L'envie est là qui guette le talent;

Tout ce qui plaît, tout mérite excellent,

Doit de ce monstre essuyer les outrages.