Qui mieux que toi les mérita jamais?
Un pinceau mâle anime tes portraits.
Non, tu n'es plus femme que l'on renomme:
L'Envie est juste, et ses cris obstinés
Et ses serpens contre toi déchaînés
Mieux que nos voix te déclarent grand homme.
Mettant à part l'exagération avec laquelle le poète parle de mon talent, il reste malheureusement trop vrai, que dès mon début dans le monde, je me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance pussent naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où l'auteur du Méléagre exposait aussi, il fallut bien reconnaître la vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la mienne [14].
Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inoffensif qui ait jamais existé, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en voulaient de n'être pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps avant la révolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu'à mi-jambe; ce qui fit dire à mademoiselle Arnoult en le regardant: «Madame Lebrun lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place.» Malheureusement ce propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me vis en butte en cette occasion à des calomnies du genre le plus odieux; d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait; les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des billets de caisse; d'autres, que j'avais reçus, dans un pâté, une somme assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M. de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme. Toutefois, le canevas fourni, les méchans s'en emparèrent pour le broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des horreurs contre moi.
Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gré, faisait bâtir une maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie. Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient que M. de Calonne payait cette maison [15].--Vous voyez, disais-je sans cesse à M. Lebrun, quels infâmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y mettre que mille écus, je répondis que M. Lebrun ne voulait point que j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je faisais mon compte comme si j'étais à Paris.
Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche. Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors adolescent [16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder tout de suite un billet. Il était plus habituel au reste, que M. Lebrun touchât lui-même, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789, j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du Bailly de Crussol, qui m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me servit pour aller à Rome.