LETTRE X.
Le duc de Nivernais.--Le maréchal de Noailles.--Son mot à Louis XV.--Madame Dubarry.--Louvecienne.--Le duc de Brissac.--Sa mort.--Celle de madame Dubarry.--Portraits que j'ai faits à Louveciennes.
J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais, qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que l'on a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui, beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du coeur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris. Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.
Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très âgé, quand je l'ai connu, il était encore plein de vivacité. Il aimait passionnément la poésie, et faisait des vers charmans.
Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très aimable: son esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville et de la cour.
Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il trouvait mauvaises: «C'est sans doute le fond du baril, sire.»
Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore parlé, quoique je l'aie vue de fort près; une femme qui, sortie des derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois, à Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était grande sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint; la gorge un peu forte, mais fort belle; son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se gâter.
Elle me reçut avec beaucoup de grâces, et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières: outre que son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.
Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée, dans laquelle étaient placés, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux; en sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la maîtresse de la maison, et dans sa toilette, et dans sa façon de vivre. L'été comme l'hiver, madame Dubarry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours, quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée. L'ambassadrice de Portugal, la belle madame de Sousa, et la marquise de Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et durant mes séjours chez elle, que j'ai faits à trois époques différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa solitude [20]. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de Tipoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maîtresse de Louis XV. Non-seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent des présens à madame Dubarry; entre autres, des pièces de mousseline, très richement brodées en or. Elle m'en donna une superbe, à fleurs larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement nuancés.