Monsieur de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez, m'avait, disait-on, donné aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée en France je l'ai trouvé en vente; mais un retard qui survint dans l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens. Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier, qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé pour le moins, le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa destruction totale.

Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J.-J. Rousseau. La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la pensée.

À Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un premier rang dans son genre. À l'époque dont je vous parle, M. de Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes: à présent, on n'y voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un petit pâte, au milieu de cette immense masse d'eau.

M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicité, que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart, Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades, et se réveillaient mutuellement pour se les dire; cette folle gaieté prouve assez de quelle liberté l'on jouissait dans ce beau lieu. À la vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement, nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toutes choses, poussait le décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se ressentir de cette manière d'être.

À cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des marchands; il a fait construire, je ne sais quel pont de Paris. Je me souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable dans la société. J'ai souvent essayé de lire par-dessus son épaule; mais, quoique ses lettres fussent très grosses, il m'a toujours été impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe; je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il doit avoir laissés.

Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la différence était frappante. Partout à Maupertuis régnaient l'ordre et la magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur (depuis Louis XVIII), il lui était facile de mettre à nos ordres, chevaux, calèches et voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château assez vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres, tous bien logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait sans cesse.

La mère et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bontés. Sa belle-fille, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était douce, naturelle, très aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et frondeur; à Maupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et souffrante, que j'ai fait son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite.

Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais long-temps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais pas coquette. Maintenant que j'ai vécu long-temps, suis-je une aimable vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je vous aime tendrement.

Adieu.