La Gloire qui vous accompagne
Agrandit ce petit château;
Elle ranime la campagne;
Vous nous rendez le jour plus beau,
Et vous réalisez mes châteaux en Espagne.
Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en fit compliment.--Moi! répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour tout ce que Rubens a peint dans sa vie.
Madame de Villette recevait avec grâce, et faisait à merveille les honneurs de sa maison. Ce qui doit compléter son éloge à vos yeux, c'est qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une élévation circulaire et naturelle, où l'on m'a dit qu'elle rassemblait les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le faire un maître d'école.
Ah! que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois de Moulin-Joli! Voilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas: si beau! si varié! pittoresque, élysien, sauvage, ravissant enfin. Représentez-vous une grande île, couverte de bois, de jardins, de vergers, que la Seine coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de bateaux, garni des deux côtés par des caisses remplies de fleurs, que l'on renouvelait à chaque saison, et des bancs, placés de distance en distance, vous permettaient de jouir long-temps d'un air parfumé, et de points de vues admirables; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton très vigoureux, bordaient la rivière à droite; à gauche, la rive était couverte d'énormes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les branches à douce verdure tombaient en berceau; un de ces saules entre autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on rêvait avec délices [19]. Je ne puis vous dire combien je me sentais heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de comparable.
Cet Élysée appartenait à un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand amateur des arts, et auteur d'un poëme sur la peinture. M. Watelet était un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie à laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui: le temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.
Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran, riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à venir y passer un mois. Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de paysage, et moi, nous retrouvâmes tout l'enchantement que ce lieu nous avait déjà fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main. Lebrun Pindare composa son Exegi monumentum, ce morceau si plein d'un orgueil que justifie sa beauté. Mon frère aussi fit de très jolis vers. Ces bois nous inspiraient tous.