C'est là que j'ai vu pour la première fois l'élégante et jolie mademoiselle Duthé, qui se promenait avec d'autres filles entretenues: car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils les rejoignaient au spectacle, c'était toujours en loges grillées. Les Anglais sont moins délicats sur ce point. Cette même demoiselle Duthé était souvent accompagnée par un Anglais, si fidèle, que dix-huit ans après, je les ai revus ensemble au spectacle à Londres. Le frère de l'Anglais était avec eux, et l'on me dit qu'ils faisaient tous trois ménage ensemble. Vous ne sauriez avoir une idée, chère amie, de ce qu'étaient les femmes entretenues à l'époque dont je vous parle. Mademoiselle Duthé, par exemple, a mangé des millions; maintenant l'état de courtisane est un état perdu; personne ne se ruine plus pour une fille.

Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse de Chartres, dont j'aime la naïveté. Je vous ai déjà parlé de cette princesse, digne fille du vertueux et bienfaisant duc de Penthièvre. Quelque temps après son mariage, comme elle était à la fenêtre, un de ses gentilshommes, voyant passer quelques-unes de ces demoiselles, dit: Voilà des filles. Comment pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées? demanda la duchesse dans sa candide ignorance.

Nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais-Royal, mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux alors étions âgées de seize à dix-sept ans, et mademoiselle Boquet était fort belle. À dix-neuf ans elle eut la petite vérole, ce qui intéressa si généralement, que de toutes les classes de la société une foule de gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que l'on voyait sans cesse une grande quantité de voitures à sa porte. À cette époque réellement, la beauté était une illustration.

Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé M. Filleul, époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.

Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa fin tragique? Hélas! je me souviens qu'au moment où j'allais quitter la France, pour fuir les horreurs que je prévoyais, madame Filleul me dit: Vous avez tort de partir: moi, je reste; car je crois au bonheur que doit nous procurer la révolution. Et cette révolution l'a conduite sur l'échafaud! Elle n'avait point quitté le château de la Muette quand arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Madame Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul, vint célébrer dans ce château le mariage de sa fille, sans aucun éclat, comme vous imaginez bien. Cependant dès le lendemain, les révolutionnaires n'en vinrent pas moins arrêter madame Filleul et madame Chalgrin, qui, disait-on, avaient brûlé les bougies de la nation, et toutes deux furent guillotinées peu de jours après.

Je finis ici cette triste lettre.


LETTRE III.

Mes promenades.--Le Colysée, le Wauxhall d'été.--Marly, Sceaux.--Ma société à Paris.--Le Moine le sculpteur.--Gerbier.--La princesse de Rohan-Rochefort.--La comtesse de Brionne.--Le cardinal de Rohan.--M. de Rhullières.--Le duc de Lauzun.--Je fais hommage à l'Académie française des portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère.--Lettre de d'Alembert et sa visite à cette occasion.