Mon père n'avait point laissé de fortune; à la vérité, je gagnais déjà beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits à faire; mais cela ne pouvait suffire aux dépenses de la maison, vu qu'en outre j'avais à payer la pension de mon frère, ses habits, ses livres, etc. Ma mère se vit donc obligée de se remarier; elle épousa un riche joaillier, que jamais nous n'avions soupçonné d'avarice, et qui pourtant, sitôt après son mariage, se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au nécessaire, quoique j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce que je gagnais. Joseph Vernet en était furieux; il me conseillait sans cesse de payer une pension, et de garder l'excédant pour moi; mais je n'en fis rien; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mère n'en souffrît.

Je détestais cet homme, d'autant plus qu'il s'était emparé de la garde-robe de mon père, dont il portait les habits, tout comme ils étaient, sans qu'il les eût fait remettre à sa taille. Vous pouvez comprendre aisément, chère amie, quelle triste impression j'en recevais!

J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits à faire, et déjà ma jeune réputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'étrangers. Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le fameux comte Orloff, l'un des assassins de Pierre III. C'était un homme colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur.

Je fis presque aussitôt le portrait du comte Schouvaloff, grand chambellan. Celui-ci alors était âgé, je crois, de soixante ans, et avait été l'amant d'Élisabeth II. Il joignait une politesse bienveillante à un ton parfait, et comme il était de plus excellent homme, la meilleure compagnie le recherchait.

J'eus dans le même temps la visite de madame Geoffrin, cette femme que son salon a rendue célèbre. Madame Geoffrin réunissait chez elle tout ce qu'on connaissait d'hommes distingués dans la littérature et dans les arts, les étrangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour. Sans naissance, sans talens, sans même avoir une fortune considérable, elle s'était créé ainsi à Paris une existence unique dans son genre, et qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fût pas alors très âgée, je lui aurais donné cent ans; car, non-seulement elle se tenait un peu courbée, mais son costume la vieillissait beaucoup. Elle était vêtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tête un bonnet à grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, nouée sous le menton. À pareil âge maintenant, les femmes, au contraire, réussissent à se rajeunir par le soin qu'elles apportent à leur toilette.

Aussitôt après le mariage de ma mère, nous avions été loger chez mon beau-père, rue Saint-Honoré, vis-à-vis la terrasse du Palais-Royal, sur laquelle donnaient mes fenêtres. Je voyais souvent la duchesse de Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai bientôt qu'elle me regardait avec intérêt et bonté. Je venais de finir le portrait de ma mère, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua à tout ce qui l'entourait son extrême bienveillance pour mon jeune talent, en sorte que je ne tardai pas à recevoir la visite de la grande et belle comtesse de Brionne et de sa fille, la princesse de Lorraine, qui était extrêmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames de la cour et du faubourg Saint-Germain.

Puisque j'ai pris le parti, chère amie, de vous avouer que j'étais toujours remarquée aux promenades, aux spectacles, jusque là que l'on faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de parvenir à me plaire; mais j'étais si occupée de mon art, qu'il n'y avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale et de religion que ma mère m'avait communiqués, me protégeaient fortement contre les séductions dont j'étais entourée. Mon bonheur voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que j'aie lu (c'était Clarisse Harlove, qui m'a prodigieusement intéressée), je ne l'ai lu qu'après mon mariage; jusque là, je ne lisais que des livres saints, la morale des Saints-Pères entre autres, dont je ne me lassais pas, car tout est là, et quelques livres de classe de mon frère.

Pour en revenir à ces messieurs, dès que je m'apercevais qu'ils voulaient me faire des yeux tendres [4], je les peignais à regards perdus, ce qui s'oppose à ce que l'on regarde le peintre. Alors au moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon côté, je leur disais: j'en suis aux yeux; cela les contrariait un peu, comme vous pouvez croire, et ma mère, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma confidence, riait tout bas.

Les jours de fêtes et les dimanches, après avoir entendu la grand'messe, ma mère et mon beau-père me menaient promener au Palais-Royal. À cette époque, le jardin était infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne l'est maintenant, étouffé et rétréci par les maisons qui l'environnent de toutes parts. Il y avait à gauche une très large et très longue allée, couverte d'arbres énormes, qui formaient une voûte impénétrable au soleil. Là se réunissait la bonne compagnie, en fort grande parure. Quant à la mauvaise, elle se réfugiait plus loin, sous les quinconces.

L'Opéra était alors tout à côté (il tenait au Palais). Dans les jours d'été, ce spectacle finissait à huit heures et demie, et toutes les personnes élégantes sortaient même avant la fin, pour se promener dans le jardin. Il était de mode alors que les femmes portassent de fort gros bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacun parfumait ses cheveux, embaumait véritablement l'air que l'on respirait. Plus tard, mais pourtant avant la révolution, j'ai vu ces soirées se prolonger jusqu'à deux heures du matin; on y faisait de la musique au clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres Garat et Asevedo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la guitare; le fameux Saint-Georges jouait souvent du violon: la foule s'y portait.