Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus long-temps sans reprendre mes crayons. Doyen venait quelquefois nous revoir, et comme il avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation chérie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette époque que je commençai à peindre d'après nature. Je fis successivement plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après nature et d'après la bosse, le plus souvent à la lampe, avec mademoiselle Boquet que je connus alors. Je me rendais les soirs chez elle, rue Saint-Denis, vis-à-vis celle de la Truanderie, où son père tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue; car nous logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert: aussi ma mère me faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce même temps, nous allions très souvent, mademoiselle Boquet et moi, dessiner chez Briard le peintre, qui nous prêtait ses dessins et des bustes antiques. Briard peignait médiocrement, quoiqu'il ait fait quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient prendre des leçons chez lui. Il logeait au Louvre, et pour y dessiner plus long-temps, nous apportions chacune notre petit dîner, dans un panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous régalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des morceaux de boeuf à la mode si excellens, que je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon.

Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous rivalisions de beauté (car j'ai oublié de vous dire, chère amie, qu'il s'était fait en moi une métamorphose et que j'étais devenue jolie). Ses dispositions pour la peinture étaient remarquables, et mes progrès étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde, ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet. Ce célèbre artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils.--«Mon enfant, me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les oeuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'après nature: la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière.»

J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître proprement dit. Quant à Joseph Vernet, il a bien prouvé l'excellence de sa méthode par ses oeuvres, qui ont été et seront toujours si justement admirées.

Je fis aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie française. C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus vif enthousiasme. L'abbé Arnault était un ardent partisan de Gluck, et plus tard, il amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la musique passionnément.

Ma mère devenait coquette de ma figure, de ma taille (car j'avais repris de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donné la fraîcheur de la jeunesse). Elle me menait aux Tuileries les dimanches; elle était encore fort belle elle-même, et tant d'années se sont passées depuis lors, que je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manière, que j'en étais beaucoup plus embarrassée que flattée.

Ma mère me voyait toujours si affectée de la perte cruelle que j'avais faite, qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg, dont la galerie était ornée alors des chefs-d'oeuvre de Rubens, et beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands maîtres [3]. Ces tableaux ont été transportés depuis au Muséum, et ceux de Rubens perdent à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits: des tableaux bien ou mal éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.

Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers. Rendon de Boisset possédait une galerie de tableaux flamands et français. Le duc de Praslin et le marquis de Lévis avaient de riches collections des grands maîtres de toutes les écoles. M. Harens de Presle en avait une très riche en tableaux de maîtres italiens; mais aucune ne pouvait se comparer à celle du Palais-Royal, qui avait été faite par le régent, et dans laquelle se trouvaient tant de chefs-d'oeuvre des grands maîtres de l'Italie. Elle a été vendue dans la révolution. Un Anglais, Lord Stafford, en a acheté la plus grande partie.

Dès que j'entrais dans une de ces riches galeries, on pouvait exactement me comparer à l'abeille, tant j'y récoltais de connaissances et de souvenirs utiles à mon art tout en m'enivrant de jouissances dans la contemplation des grands maîtres. En outre, pour me fortifier, je copiais quelques tableaux de Rubens, quelques têtes de Rembrant, de Wandik, et plusieurs têtes de jeunes filles de Greuze, parce que ces dernières m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans les carnations délicates; Wandik les explique aussi, mais plus finement.

Je dois à ce travail l'étude si importante de la dégradation des lumières sur les parties saillantes d'une tête, dégradation que j'ai tant admirée dans les têtes de Raphaël, qui réunissent, il est vrai, toutes les perfections. Aussi est-ce à Rome seulement, et sous le beau ciel de l'Italie, qu'on peut tout-à-fait juger Raphaël. Lorsque plus tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'oeuvre qui n'ont point quitté leur patrie, j'ai trouvé Raphaël au-dessus de son immense renommée.