J'éprouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parens. Mon frère, plus jeune que moi de trois ans, était beau comme un ange; il avait une intelligence fort au-dessus de son âge, et se distinguait dans ses études, au point qu'il rapportait toujours de son collége les témoignages les plus flatteurs. J'étais bien loin d'avoir sa vivacité, son esprit, et surtout son joli visage; car à cette époque de ma vie, j'étais laide. J'avais un front énorme, les yeux très enfoncés; mon nez était le seul joli trait de mon visage pâle et amaigri. En outre, j'avais grandi si rapidement qu'il m'était impossible de me tenir droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections désolaient ma mère; j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait un faible pour mon frère; car elle le gâtait, et lui pardonnait aisément ses torts de jeunesse, tandis qu'elle était fort sévère pour moi. En revanche, mon père me comblait de bontés et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en plus cher à mon coeur: aussi cet excellent père m'est-il toujours présent, et je ne pense pas avoir oublié un seul mot qu'il ait dit devant moi. Combien de fois, surtout, me suis-je rappelé, en 1789, le trait suivant comme une sorte de prophétie: un jour que mon père sortait d'un dîner de philosophes, où se trouvaient Diderot, Helvétius et d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mère lui demanda ce qu'il avait: «Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous.»

Je finis cette longue lettre, ma bien bonne amie, en vous embrassant de toute mon ame.


LETTRE II.

Mort de mon père.--Notre douleur.--Je travaille dans l'atelier de Briard.--Joseph Vernet; conseils qu'il me donne.--L'abbé Arnault.--Je visite des galeries de tableaux.--Ma mère se remarie.--Mon beau-père.--Je fais des portraits. Le comte Orloff.--Le comte Schouvaloff.--Visite de madame Geoffrin.--La duchesse de Chartres.--Le Palais-Royal.--Mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Boquet.


Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies, il me faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au coeur, de la première douleur que j'aie ressentie.


Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle, quand mon père tomba malade. Il avait avalé une arête, qui s'était fixée dans son estomac, et qui pour en être extirpée, nécessita plusieurs incisions. Les opérations furent faites par le plus habile chirurgien que l'on connût alors, le frère Come, en qui nous avions toute confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon père avec le plus grand zèle; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les plaies s'envenimèrent, et après deux mois de souffrances, l'état de mon père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit, et je n'essaierai pas de vous peindre ma désolation: j'allais perdre le meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence encourageait mes premiers essais!

Lorsqu'il se sentit près de ses derniers momens, mon père désira revoir mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en sanglottant. Son visage était cruellement altéré; ses yeux, sa physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvemens; car la pâleur et le froid de la mort l'avaient déjà saisi. Nous prîmes sa main glacée, et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction: Soyez heureux, mes enfans, dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus!