L'église de Sainte-Amastrasie est tout-à-fait de style gothique, avec des colonnes d'une belle proportion, qui produisent un grand effet; toutefois, je lui préfère celle de Saint-Zemon. Celle-ci est très vaste, et le jour, qui l'éclaire seulement par en haut, lui donne un aspect mystérieux et mélancolique. Je me trouvais seule dans ce temple silencieux, et je me plaisais à me livrer aux idées religieuses et douces qui s'emparaient de mon ame.

Tous les soirs, pendant mon séjour à Vérone, j'allais à la Conversazione (on sait que c'est ainsi qu'on appelle les assemblées en Italie): là, nous étions réunis en assez grand nombre dans une galerie, les femmes assises de chaque côté, et les hommes se promenant au milieu. La vivacité, la gesticulation italienne, rendent ces réunions assez piquantes à observer; en outre, j'y rencontrais la comtesse Marioni, sa soeur, et la marquise de Strozi, qui toutes trois étaient fort spirituelles.

Pendant les huit jours que j'ai passés à Vérone, j'ai délogé deux fois. Je m'étais d'abord installée dans un petit appartement, après avoir demandé si l'on n'y entendait point de bruit. «Aucun,» avait répondu l'hôtesse. Voilà que le lendemain matin, à six heures, j'entends sur ma tête un bacchanal épouvantable: on sautait, on jouait du violon; je demande ce que ce peut être?--Madame, me dit mon hôtesse, ce n'est rien de fâcheux. Le maître de danse de la ville loge ici dessus, et tous les jours les jeunes gens viennent prendre leur leçon pendant deux heures, voilà tout. Je trouvai que c'était assez pour me décider à chercher ailleurs.


CHAPITRE X.

Turin.--La reine de Sardaigne.--Madame, femme de Louis XVIII.--Je m'établis dans la ferme de Porporati.--Affreuses nouvelles de la France.--Les émigrés.--M. de Rivière vient me rejoindre.--Je vais à Milan.--La Cène de Léonard de Vinci.--La Madone del Monte.--Le lac Majeur.--Je pars pour Vienne.--M. et madame Bistri.


Mon désir étant de rentrer en France, je gagnai Turin dans cette intention. Mesdames de France, tantes de Louis XVI, quand je les avais peintes à Rome, sachant que je devais repasser par Turin, avaient eu la bonté de me donner des lettres pour madame Clothilde, leur nièce, reine de Sardaigne. Elles lui mandaient qu'elles désiraient beaucoup avoir son portrait fait par moi; en conséquence, dès que je fus établie je me présentai chez Sa Majesté. Elle me reçut fort bien, mais quand elle eut pris lecture des lettres de madame Adélaïde et de madame Victoire, elle me dit qu'elle était bien fâchée de refuser ses tantes; mais, qu'ayant renoncé entièrement au monde, elle ne se ferait pas peindre. Ce que je voyais d'elle, en effet, me semblait parfaitement d'accord avec ses paroles et sa résolution; cette princesse s'était fait couper les cheveux; elle avait sur sa tête un petit bonnet qui, de même que toute sa toilette, était le plus simple du monde. Sa maigreur me frappa d'autant plus que je l'avais vue très jeune, avant son mariage, et qu'alors son embonpoint était si prodigieux, qu'on l'appelait en France le gros Madame. Soit qu'une dévotion trop austère, soit que la douleur que lui faisaient éprouver les malheurs de sa famille, eût causé ce changement, le fait est qu'elle n'était plus reconnaissable. Le roi vint la rejoindre dans le salon où elle me recevait; ce prince était de même si pâle, si maigre, que tous deux faisaient peine à voir.

J'allai aussitôt chez Madame, femme de Louis XVIII. Non seulement elle me reçut à merveille, mais elle arrangea pour moi des courses pittoresques dans les environs de Turin, qu'elle me fit faire avec sa dame de compagnie, madame de Gourbillon et le fils de cette dame. Ces environs sont très beaux; mais notre début en fait d'excursion ne fut pas très heureux. Nous nous mîmes en route par une chaleur extrême pour aller voir une chartreuse, qui est située sur de hautes montagnes. Comme à moitié chemin cette montagne est très rapide, nous fûmes obligés de la gravir à pied, et je me souviens que nous passâmes devant une fontaine, de l'eau la plus limpide, dont les gouttes brillaient comme des diamans, que les paysans nous dirent avoir une grande vertu pour plusieurs maladies.

Après avoir grimpé si long-temps que nous en étions exténués, nous arrivâmes enfin à la chartreuse, mourant de chaud et de faim. Le couvert était déjà mis pour les religieux et pour les voyageurs, ce qui nous fit une grande joie; car on peut juger que nous attendions le dîner avec impatience. Comme il tardait à venir, nous pensions que l'on faisait de l'extraordinaire pour nous, attendu que madame nous recommandait aux religieux dans les lettres qu'elle nous avait données pour eux. Enfin on servit d'abord un plat de grenouilles au blanc, que je pris pour une fricassée de poulet; mais dès que j'en eus goûté, il me fût impossible d'en manger, quelque faim que j'eusse. Puis on apporta trois autres plats, frits et grillés, sur lesquels je comptais beaucoup; hélas! ce n'était encore que des grenouilles, si bien que nous ne mangeâmes que du pain sec, et ne bûmes que de l'eau, ces religieux ne buvant et ne donnant jamais de vin. Mon plus grand désir alors aurait été d'obtenir une omelette; mais il n'y avait point d'oeufs dans la maison.