Dès que l'impératrice avait déjeuné, elle écrivait ses lettres, préparait ses dépêches, restant ainsi seule jusqu'à neuf heures. Alors elle sonnait ses valets de chambre, qui quelquefois ne répondaient point à sa sonnette. Un jour, par exemple, impatientée d'attendre, elle ouvrit la porte de la salle où ils se tenaient, et les trouvant établis à jouer aux cartes, elle demanda pourquoi ils ne venaient pas quand elle sonnait; sur quoi l'un d'eux répondit tranquillement qu'ils avaient voulu finir leur partie, et il n'en fut pas davantage. Une autre fois, la comtesse de Bruce, qui avait ses entrées chez elle à toute heure, arrive un matin, et la trouve seule, appuyée sur sa toilette.--Votre Majesté est bien isolée, lui dit la comtesse.--Que voulez-vous, répond l'impératrice, mes femmes de chambre m'ont toutes abandonnée. Je venais d'essayer une robe qui allait si mal, que j'en ai pris de l'humeur; alors, elles m'ont plantée là. Il n'y a pas jusqu'à Reinette (la première femme de chambre), qui ne m'ait quittée, et j'attends qu'elles soient défâchées.

Le soir, Catherine réunissait autour d'elle quelques-unes des personnes de sa cour qu'elle affectionnait le plus. Elle faisait venir ses petits enfans, et l'on jouait à colin-maillard, à la main chaude, etc., jusqu'à dix heures que Sa Majesté allait se coucher. La princesse Dolgorouki, qui était du nombre des favorisées, m'a dit souvent par combien de gaîté et de bonhomie l'impératrice animait ces réunions. Le comte Stackelberg était des petites soirées, ainsi que le comte de Ségur, dont Catherine avait distingué l'esprit et l'amabilité. On sait que, lorsqu'elle rompit avec la France, et qu'elle congédia cet ambassadeur [38], elle lui témoigna tout le regret qu'elle avait de le perdre;--«Mais, ajouta-t-elle, je suis aristocrate; il faut que chacun fasse son métier.»

Le nom des personnes que l'impératrice invitait aux petites soirées dont je viens de parler, aussi bien que la présence des jeunes grands-ducs et grandes-duchesses, semblaient devoir être une garantie suffisante de la décence qui régnait dans ces réunions. Il n'en parut pas moins à Pétersbourg un libelle affreux dans lequel on accusait Catherine de présider tous les soirs aux plus dégoûtantes orgies. L'auteur de cet infâme écrit fut découvert et chassé de la Russie; mais il faut malheureusement avouer, à la honte de l'humanité, que ce libelliste, qui était un émigré français, distingué par son esprit, avait d'abord intéressé l'impératrice à ses malheurs, au point qu'elle l'avait logé convenablement, et lui faisait une pension de douze mille roubles!

Beaucoup de personnes ont attribué la mort de Catherine au vif chagrin que lui fit éprouver la rupture du mariage projeté entre sa petite-fille, la grande-duchesse Alexandrine, et le jeune roi de Suède. Ce prince arriva à Pétersbourg avec son oncle le duc de Sudermanie, le 14 août 1796. Il n'avait que dix-sept ans; sa taille était élancée, son air doux, noble et fier, ce qui le faisait respecter malgré son jeune âge. Son éducation ayant été très soignée, il montrait une politesse tout-à-fait obligeante. La princesse qu'il venait épouser, âgée de quatorze ans, était belle comme un ange, et il en devint aussitôt très amoureux. Je me souviens qu'étant venu chez moi voir le portrait que j'avais fait d'elle, il regardait ce portrait avec tant d'attention, que son chapeau s'échappa de sa main.

L'impératrice ne désirait rien tant que ce mariage; mais elle exigeait que sa petite-fille pût avoir dans le palais de Stockholm et une chapelle et un clergé de sa religion, et le jeune roi, malgré tout son amour pour la duchesse Alexandrine, refusait de consentir à ce qui dérogeait aux lois de son pays. Sachant que Catherine avait fait venir le patriarche pour le fiancer après le bal qui se donnait le soir, le roi ne se rendit pas à ce bal, en dépit des courses multipliées de M. de Marcoff pour le presser d'y venir. Je faisais alors le portrait du comte Diedrestein; lui et moi allions souvent à ma fenêtre pour voir si le jeune roi céderait à tant d'instances et prendrait le chemin du bal; il ne céda point. Enfin, d'après ce que j'ai su de la princesse Dolgorouki, tout le monde était réuni, lorsque l'impératrice entr'ouvrit la porte de sa chambre, et dit, d'une voix très altérée: «Mesdames, il n'y aura pas de bal ce soir.» Le roi de Suède et le duc de Sudermanie quittèrent Pétersbourg le lendemain matin.

Que ce soit ou non le chagrin que lui causa cet événement, qui abrégea les jours de Catherine, la Russie ne tarda pas à la perdre. Le dimanche qui précéda sa mort, j'allai, le matin après la messe, présenter le portrait que j'avais fait de la grande-duchesse Élisabeth. L'impératrice vint à moi, m'en fit compliment, puis me dit: «On veut absolument que vous fassiez mon portrait, je suis bien vieille; mais enfin, puisqu'ils le désirent tous, je vous donnerai la première séance d'aujourd'hui en huit.» Le jeudi suivant, elle ne sonna pas à neuf heures ainsi qu'elle faisait ordinairement. On attendit jusqu'à dix heures et même un peu plus; enfin la première femme de chambre entra. Ne voyant pas l'impératrice dans sa chambre, elle alla au petit cabinet de garde-robe, et dès qu'elle en ouvrit la porte, le corps de Catherine tomba à terre. On ne pouvait savoir à quelle heure l'attaque d'apoplexie l'avait frappée; toutefois le pouls battait encore, on ne perdit donc pas toute espérance aussitôt; mais de mes jours je n'ai vu une alarme aussi vive se propager aussi généralement. Pour mon compte, je fus tellement saisie quand on vint me dire tout bas cette terrible nouvelle, que ma fille, qui était convalescente, s'aperçut de mon état et s'en trouva mal.

Je courus, après mon dîner, chez la princesse Dolgorouki où le comte de Cobentzel, qui allait toutes les dix minutes au palais savoir ce qui se passait, venait nous en instruire. L'anxiété allait toujours croissant; elle était affreuse pour tout le monde; car non-seulement on adorait Catherine, mais on avait une telle peur du règne de Paul!

Vers le soir, Paul arriva d'un lieu voisin de Pétersbourg qu'il habitait presque toujours. Lorsqu'il vit sa mère étendue sans connaissance, la nature reprit un moment ses droits; il s'approcha de l'Impératrice, lui baisa la main et versa quelques larmes. Enfin Catherine II expira à neuf heures du soir, le 17 novembre 1796. Le comte de Cobentzel, qui lui vit rendre le dernier soupir, vint nous dire aussitôt qu'elle n'existait plus.

J'avoue que je ne sortis pas de chez la princesse Dolgorouki sans une grande frayeur, attendu que l'on entendait dire généralement qu'il y aurait une révolution contre Paul. La foule immense que je vis en rentrant chez moi, sur la place du château, n'était pas propre à me rassurer; néanmoins tout ce monde était si tranquille que je pensai bientôt, avec raison, que nous n'avions rien à craindre pour le moment. Le lendemain matin, le peuple se rassembla de nouveau sur la place, exprimant son désespoir, sous les fenêtres de Catherine, par les cris les plus déchirans. On entendait les vieillards, les jeunes gens, les enfans appeler leur matusha (leur mère), s'écrier en sanglotant qu'ils avaient tout perdu. Cette journée fut d'autant plus affligeante qu'elle était de triste augure pour le prince qui montait sur le trône.

Le corps de l'impératrice resta exposé pendant six semaines dans une grande salle du château, illuminée jour et nuit [39], et magnifiquement décorée. Catherine était étendue sur un lit de parade entouré d'écussons portant les armes de toutes les villes de l'empire. Son visage était découvert, sa belle main posée sur le lit. Toutes les dames (dont quelques-unes étaient alternativement de service auprès du corps) allaient baiser cette main, ou faisaient le semblant. Pour moi, je ne l'avais point baisée vivante, je ne voulus pas la baiser morte, et j'évitai même de regarder le visage, qui me serait resté si tristement dans l'imagination.