Dès que j'eus repris ma liberté, je courus à Mitau; mais j'eus le malheur de n'y plus retrouver la famille royale.


CHAPITRE XX.

Catherine.--Le roi de Suède.--Le bal masqué.--Mort de Catherine.--Ses funérailles.


On vivait si heureux sous le règne de Catherine, que je puis affirmer avoir entendu bénir, par les petits comme par les grands, celle à qui la nation devait tant de gloire et tant de bien-être. Je ne parlerai point de conquêtes dont l'orgueil national était si prodigieusement flatté, mais du bien réel et durable que cette souveraine a fait à son peuple. Durant l'espace de trente-quatre ans qu'elle a régné, son génie bienfaisant a créé ou protégé tout ce qui était utile, comme tout ce qui était grandiose. On la voyait ériger à la mémoire de Pierre Ier un monument immortel, faire bâtir deux cent trente-sept villes en pierres, disant que les villages en bois qui brûlaient si souvent lui coûtaient beaucoup; couvrir la mer de ses flottes; établir partout des manufactures et des banques, si propices au commerce, à Pétersbourg, à Moscou et à Tobolsck; accorder de nouveaux priviléges à l'Académie; fonder des écoles dans toutes les villes et les campagnes; faire creuser des canaux; élever des quais de granit; donner un code de lois; enfin, introduire l'inoculation que sa volonté puissante était seule capable de faire adopter par les Russes [35].

Tous ces bienfaits sont dus à Catherine seule; car elle n'a jamais accordé à personne aucune véritable autorité; elle dictait elle-même les dépêches à ses ministres, qui n'étaient réellement que ses secrétaires. On raconte que la comtesse de Bruce, qui long-temps a été son amie intime, lui disait un jour:--Je remarque que les favoris de Votre Majesté sont bien jeunes.--Je les veux ainsi, répondit-elle: s'ils étaient d'un âge raisonnable, on dirait qu'ils me gouvernent. Zouboff, en effet, qui fut le dernier, avait tout au plus vingt-deux ans. Il était grand, mince, bien fait, et il avait des traits réguliers. Je l'ai vu pour la première fois à un bal de la cour, donnant le bras à l'impératrice, qui se promenait. Il portait à sa boutonnière le portrait de Catherine, entouré de superbes diamans, et elle paraissait le traiter avec une grande bonté; néanmoins on s'accordait à dire que celui de ses favoris qu'elle avait le plus aimé, était Lanskoi. Elle le pleura long-temps. Elle lui avait fait élever un tombeau près du château de Czarskozelo, où l'on m'a assuré qu'elle allait très souvent seule, au clair de lune. Au reste, Catherine-le-Grand, comme l'appelle le prince de Ligne, s'était fait homme; on ne peut parler de ses faiblesses que comme on parle de celles de François Ier ou de Louis XIV, faiblesses qui n'influèrent nullement sur le bonheur de leurs sujets [36].

Catherine II aimait tout ce qui était grandiose dans les arts. Elle avait fait construire à l'ermitage les salles du Vatican, et copier les cinquante tableaux de Raphaël dont ces salles sont ornées. Elle avait aussi décoré l'Académie des beaux-arts de copiés en plâtre des plus belles statues antiques, et d'un grand nombre de tableaux des différens maîtres. L'ermitage qu'elle avait créé et placé tout près de son palais [37], était un modèle de bon goût sous tous les rapports. On sait qu'elle écrivait le français avec la plus grande facilité (j'ai vu à la bibliothèque le manuscrit original du code de lois qu'elle a donné aux Russes entièrement écrit de sa main, et dans notre langue). Son style, m'a-t-on dit, était élégant et très concis, ce qui me rappelle un trait de laconisme que l'on m'a cité d'elle, que je trouve charmant. Quand le général Souwaroff eut gagné la bataille de Varsovie, Catherine fit partir aussitôt un courrier pour lui, et ce courrier ne portait à l'heureux vainqueur qu'une enveloppe de lettre, sur laquelle elle avait écrit de sa main: Au maréchal Souwaroff.

Cette femme dont la puissance était si grande, était dans son intérieur la plus simple et la moins exigeante des femmes. Elle se levait à cinq heures du matin, allumait son feu, puis faisait son café elle-même. On racontait même qu'un jour, ayant allumé ce feu sans savoir qu'un ramoneur venait de monter dans la cheminée, le ramoneur se mit à jurer après elle et à la gratifier des plus grosses invectives, croyant s'adresser à un feutier. L'impératrice se hâta d'éteindre, non sans rire beaucoup de se voir traitée ainsi.