Je vais tâcher, madame, de vous donner les détails que vous désirez pour faire une esquisse de ce tableau. La chambre où s'est passée cette scène peut avoir quinze pieds carrés; les murs sont recouverts en papier en forme de pierre de taille, ce qui représente bien l'intérieur d'une prison. À droite, près de la porte d'entrée, est une grande croisée, et comme les murs de la tour ont neuf pieds d'épaisseur, la croisée se trouve dans un enfoncement d'environ huit pieds de large; mais en diminuant vers l'extrémité où l'on aperçoit de très gros barreaux. Dans l'embrasure de cette croisée est un poêle de faïence de deux pieds et demi de large sur trois pieds et demi de haut; le tuyau passe sous la croisée, et il est adossé à la partie gauche de l'embrasure et au commencement. De la croisée au mur de face, il peut y avoir huit pieds; à ce mur et près du poêle est une lampe-quinquet et qui éclairait toute la salle, la scène s'étant passée de nuit, c'est-à-dire à dix heures du soir. Le mur de face peut avoir quinze pieds; une porte à deux venteaux le sépare; mais elle se trouve plus du côté droit que du gauche. Cette porte est peinte en gris; un des venteaux doit être ouvert pour laisser apercevoir une partie de la chambre à coucher. On doit voir la moitié de la cheminée qui se trouve en face de la porte; une glace est dessus, une partie d'une tenture de papier jaune, une chaise près de la cheminée, une table devant; une écritoire, des plumes, du papier et des livres, sont sur la table. La partie gauche de la salle est une cloison en vitrage; aux deux extrémités sont deux portes vitrées; derrière cette cloison est une petite pièce qui servait de salle à manger. C'est dans cette salle que le roi assis et entouré de sa famille leur a fait part de ses dernières volontés. C'est en sortant de cette petite salle à manger, le roi s'avançant vers la porte d'entrée, comme pour reconduire sa famille, que cette scène doit être prise, et ce fut aussi le moment le plus douloureux.

Le roi était debout, tenant par la main droite la reine, qui à peine pouvait se soutenir; elle était appuyée sur l'épaule droite du roi; le dauphin, du même côté, se trouve enlacé dans le bras droit de la reine qui le presse vers elle; il tient avec ses petites mains celle droite du roi et la gauche de la reine, les baise et les arrose de ses larmes. Madame Élisabeth est au côté gauche du roi, pressant de ses deux mains le haut du bras du roi, et levant les yeux remplis de larmes vers le ciel; Madame Royale est devant elle, tenant la main gauche du roi, en faisant retentir la salle des gémissemens les plus douloureux. Le roi toujours calme, toujours auguste, ne versait aucune larme; mais il paraissait cruellement affecté de l'état douloureux de sa famille. Il lui dit avec le son de voix le plus doux, mais plein d'expressions touchantes: Je ne vous dis point adieu, soyez assurée que je vous verrai encore demain matin, à sept heures.--Vous nous le promettez?, dit la reine, pouvant à peine articuler.--Oui, je vous le promets, répondit le roi; adieu.--Dans ce moment les sanglots redoublèrent, Madame Royale tomba presque évanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrassé; madame Élisabeth s'occupa vivement de la soutenir. Le roi fit un effort bien pénible sur lui-même, il s'arracha de leurs bras et rentra dans sa chambre. Comme j'étais près de madame Élisabeth, j'aidai cette princesse à soutenir Madame Royale pendant quelques degrés; mais on ne me permit pas de suivre plus loin, et je rentrai près du roi. Pendant cette scène, quatre officiers municipaux, dont deux très mal vêtus et le chapeau sur la tête, se tenaient dans l'embrasure de la croisée, se chauffant au poêle sans se mouvoir. Ils étaient décorés d'un ruban tricolore avec une cocarde au milieu.

Le roi était vêtu d'un habit brun mélangé, avec un collet de même, une veste blanche de piqué de Marseille, une culotte de casimir gris et des bas de soie gris, des boucles d'or, mais très simples, à ses souliers, un col de mousseline, les cheveux un peu poudrés, une boucle séparée en deux ou trois, le toupet en vergette un peu longue, les cheveux de derrière noués en catogan.

La reine, Madame Royale et madame Élisabeth étaient vêtues d'une robe blanche de mousseline, des fichus très simples en linon, des bonnets absolument pareils faits en forme de baigneuses, garnis d'une petite dentelle, un mouchoir garni aussi de dentelle, noué dessus le bonnet en forme de marmotte.

Le jeune prince avait un habit de casimir d'un gris verdâtre, une culotte ou pantalon pareille, un petit gilet de basin blanc rayé, l'habit décolleté et à revers, le col de la chemise uni et retombant dessus le collet de l'habit, le jabot de batiste plissé, des souliers noirs noués avec un ruban, les cheveux blonds sans poudre, tombant négligemment et bouclés sur le front et sur les épaules, relevés en natte derrière, et ceux de devant tombaient naturellement et sans poudre. Les cheveux de la reine étaient presque tous blancs, ceux de Madame du beau blond clair, et ceux de madame Élisabeth aussi blonds, mais de nuance plus foncée. Voilà à peu près, madame, les détails que je puis vous donner sur ce sujet; s'ils ne remplissent point vos désirs, daignez me faire d'autres questions, et je tâcherai d'y répondre. Il me reste une grâce à vous demander, c'est que tous ces détails restent entre nous. Comme j'ai des notes où tous ces faits sont écrits, je ne voudrais point qu'ils soient connus avant leur impression [34]. J'espère que quelque jour vous reviendrez habiter cette ville; et si vous désirez faire d'autres tableaux sur ces tristes événemens, je suis fort aise de pouvoir vous être agréable en quelque chose. En attendant, je vous prie d'agréer, madame, les respectueux hommages

De votre très humble et très obéissant serviteur,

CLÉRY.

Vienne, le 27 octobre 1796.

Cette lettre me fit une si cruelle impression que je reconnus l'impossibilité d'entreprendre un ouvrage pour lequel chaque coup de pinceau m'aurait fait fondre en pleurs. Je renonçai donc à mon projet; toutefois j'eus le bonheur, pendant mon séjour en Russie, de retracer encore des traits augustes et chéris; voici à quelle occasion. Le comte de Cossé arriva à Pétersbourg, venant de Mitau où il avait laissé la famille royale. Il me fit une visite pour m'engager à me rendre auprès des princes, qui me verraient, me dit-il, avec plaisir. J'éprouvai dans le moment un bien vif chagrin; car, ma fille étant malade, je ne pouvais la quitter, et de plus j'avais à remplir des engagemens pris, non seulement avec des personnages marquans, mais avec la famille impériale, pour plusieurs portraits, ce qui ne me permettait pas de quitter avant quelque temps Pétersbourg. J'en exprimai toute ma peine à M. de Cossé, et comme il ne repartait pas tout de suite, je fis aussitôt de souvenir le portrait de la reine, que je le priai de remettre à madame la duchesse d'Angoulême, en attendant que je pusse aller moi-même recevoir les ordres de Son Altesse Royale.

Cet envoi me procura la jouissance de recevoir de Madame la lettre que je joins ici, et que je conserve comme un témoignage qui m'est bien cher, de sa satisfaction.