À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes, tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas, attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres. Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère; la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution. Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres, comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître; j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon; et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»

Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa voiture; il répondait alors à leurs demandes: Je l'oublierai, et s'il s'agissait d'une pétition: Je la perdrai.

Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci, après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.

Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre, que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus; il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à Paris!»

Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos, et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.

«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.

«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte avant peu les aller chercher.

«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à Moscou.»

Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer, sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.

Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort; car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau impraticables.