J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise sur des nuages [12].

La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou. J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff, de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison de tous ces ouvrages.

Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin, je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur, devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient beaucoup.

Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable. Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises, toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée, qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff [13], avec cette obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés, me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.

Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin [14], que j'avais connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis, était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois.

La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans aucune morgue avec ses inférieurs.

Je dînai aussi chez un prince Galitzin [15], que ses manières affables et polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir, avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est Fiché

Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.

Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise; une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.