Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus trouver le chemin bien long.

Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins [9], tant l'aspect de Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés, surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais, situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le voir.

Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor, venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.

Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée, qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais trouver du calme, puisque je devais y loger seule.

Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu, ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit admirables.

Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville, et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très belle architecture, de couvens, d'églises [10], entremêlés de sites agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au voyageur, toujours avide d'originalité.

La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom, l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle. Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans l'église [11].

Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut entendre de très loin.

Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes; seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les maladies de poitrine ni les rhumatismes.

Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.