J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame
Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.
À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M. Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation agréable.
La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M. Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense [24], où se donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien était à ce concert, éclatante de beauté.
La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.
J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte. Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout nouveau pour moi.
Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin; elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.
Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart, et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot. «C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»
J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon imagination.
On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque, enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens, ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes; je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours, j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.