Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la lettre suivante:
«Madame,
«La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez à tant de titres.
«J'ai l'honneur, etc.
«MAIGNEIN, Secrétaire.»
La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie. Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé mon départ.
La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un convoi.
En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir encore écrit sur les murs: liberté, fraternité ou la mort. Ces mots consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.
On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses; Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle dont il fit mille éloges.
Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses deux filles, madame de Rosambo [25] et madame d'Orglande, qui étaient dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.