Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.

Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom. Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette bonté d'ame qui me la font chérir.

J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'Oedipe et d'Otello.

La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son belvéder, un lieu de délices.

Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes pensionnaires nous donnèrent une représentation d'Esther où mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans l'entr'acte qu'il m'avait devinée.

J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra le portrait de Bonaparte en me disant: Voilà mon zéro. Comme elle parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était qu'un zéro.

Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.

Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement, comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix fausse; et nous en rîmes beaucoup.

Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M. de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra. Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait sur les banquettes pour la voir.

Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon frère, intitulée l'Entrevue, et de Crispin rival de son maître. Mon frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante dans la soubrette, jouèrent la première pièce. Crispin rival de son maître, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de la manière dont on joua les deux pièces.