Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg. Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue promptement à se former une société des plus aimables gens de nos salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie. Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout bas, ce que c'est que de nous!»

La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre prodigieux de militaires de tous grades.

Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais dans les bois de Meudon.

La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois, lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome, on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.


CHAPITRE IX.

Londres.--Les routs.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame
Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis
Burdett.


Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie. C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours été si utiles.

En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.