Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square. J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil; toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura, j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers, attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer tranquillement.

Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais, je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly, qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire rue de Richelieu, rue de Cléry, etc., le mot street [27], écrit le dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En voici une qui ne finit pas.

Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps. D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère, ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu, il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage, autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square. Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille. Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce qu'il effrayait les passans.

Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de déménagemens.

Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture. Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils, Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare, Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère, s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une douce existence.

L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la coupole de Saint-Pierre de Rome.

Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier, et prête à passer la revue de ses troupes.

Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux, d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au célèbre capitaine Cook.

Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir proscrire: il n'est pas rare d'y voir des boxeurs se battre et se blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler. C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de barbarie et d'extermination.

Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.