Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne compagnie que l'on appelle des routs. Deux ou trois cents personnes se promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part. Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un de ces routs, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher la maîtresse de la maison.

Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai jamais vues rompre le silence.

Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West, peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut fort belle.

J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était satisfait.

Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un Samuel enfant, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire aussi bien.»

Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que, pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.

Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.

Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier, et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite; j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans le Joueur, et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son silence même était admirable d'expression.

Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture, tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien, sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet, mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez, regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse; Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet article leur tombât sous les yeux.

Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau ravit tout le monde; aussi le prince de Galles [28] qui assistait à ce concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées, mais ici, je reste.»