«La patience, seul mérite dont vous me croyez capable, n'est malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y retoucher encore.
«Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne possédez pas assez.
«Quant à ces étoffes, à ces coussins parlans, à ces velours qui se voient dans ma boutique, mon avis est que l'on doit soigner tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué, rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.
«Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot boutique, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, rancune à part, ne savait pas faire une draperie.
Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll, le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont il paraissait fort satisfait.
M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait, au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M. le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.
M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et M. le comte d'Artois en resta inconsolable.
Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.