Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de tous ceux qui l'entouraient.

J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout, hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la vie de Bonaparte [29].

Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard d'un infame assassin.

Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ, il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce peu de mots me fit éprouver.


CHAPITRE XI.

La famille Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La
duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc
de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.


Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à Gillwell, où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous donnaient des concerts charmans.

Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour de l'armée anglaise en France.