La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que leurs petits.
J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à Tutlam où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez elle, je fis le portrait de ses deux fils.
M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.
Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du Paradis perdu. J'aurais bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de Tutlam étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon cicerone, d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.
Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule. L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une seule parole.
Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait Benheim, je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup plus beaux qu'à Armesmott, et j'y passai le temps d'une manière fort agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai trois semaines.
Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous allâmes une fois débarquer à l'île de Whigt, qui est élevée sur un rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.
Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas aussi nouvellement pêchées.
Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à Stowe, chez la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus grande beauté.
Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance pour ce noble couple [30].