J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement, et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a prétendu plus tard.
Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.
La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour une étrangère peu faite à ce régime aquatique.
J'avais un grand désir de voir le château de Warwick que l'on m'avait beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante distinction.
Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer quelqu'un.
Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.
L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.
Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes tableaux et un très beau parc.
Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la pointe de ses clochers.