Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.

Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»

Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence primitive.

Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous retournâmes à Rapercheld.

Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.

En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la révolution.

LETTRE IV.

Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du
soleil sur les montagnes.

Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà décidée.

Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si solennel et si mélancolique.