La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ sur une chaise.

Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! c'est toujours mon refrain.

LETTRE V.

Vevay et ses environs.

Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on découvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la Nouvelle Héloïse. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches étaient pour nous comme la manne dans le désert.

Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit l'habitation d'Héloïse [34].

LETTRE VI.