Coppet; madame de Staël.
J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire son dernier roman, Corinne ou l'Italie; sa physionomie si animée et si pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique [35]. Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: Récitez encore; elle me répondait: Mais vous ne m'écoutez pas. Comprenant enfin mon intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la dernière main [36].
Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.
Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une improvisatrice.
Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer Sémiramis; madame de Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.
De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire m'a vraiment attristée [37]. J'avais été triste aussi en voyant à l'île Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret [38].
LETTRE VII.
Genève et Chamouni.
Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie de Genève.
Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...