Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.
En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la place.
Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma nuit du 31 mars 1814.
Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit, lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main, s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue, leur dit bien: Rendez-lui sa boîte; mais, loin d'obéir à cette invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui s'y trouvait, et mes armoires furent pillées [46]. Enfin, après m'avoir fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester davantage.
Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans le magnifique jardin de madame Dubarry, près du Temple de l'Amour entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!
J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.
La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle pouvait trouver un asile.
Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet [47], un des plus honnêtes habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M. le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.
Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du mauvais exemple.
C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie, de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti bonapartiste était encore aussi nombreux.