Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres étaient pavoisées sur son passage; les cris de vive le roi! s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur, que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait, on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.
Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur leur famille.
Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.
La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!
J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris. Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la guerre et la ruine; aussi les cris de vive l'empereur! étaient-ils fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un château pris d'assaut.
Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: Rendez-nous notre paire de gants, rendez-nous notre paire; je n'ai pas oublié non plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»
Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte, j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.
Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait, je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait de causer, Louis XVIII rapportait la paix.
Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect involontaire.
Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté sa retraite pour aller lui présenter ses hommages [48], le roi le reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son Oedipe, dont le vieux poète se souvenait à peine.