Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait: «Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»
Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs. Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: Ce ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses. Tous les artistes furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces paroles.
Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.
Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père, il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le duc de Berri!
La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.
Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports avec les hommes de talent.
Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire. On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était digne de l'apprécier.
Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur reconnaissant ne doit que le regretter.