Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord, cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier; on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter une demeure qui est unique dans son genre.

En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.

Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque côté, est orné de très belles colonnades.

L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère, et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer que de pur, autant que la chose m'est possible.

L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu, je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale, l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la complaisance de me servir de cicerone, ce qui me fut d'un grand secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et connaissait à merveille tous les environs.

On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid! Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien, partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.

Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les Sept Dormans, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye, où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort, dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur fête.

Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce, complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme un enfant qui veut toujours aller à dada.

Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans l'hôtel Fumel, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser, surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites lumières dans les maisons et le tout devient magique.

Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui allaient et venaient sous mes yeux.